M.Jacky LUMARQUE
Recteur de l'Université Quisqueya

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UniQ
 
17 novembre 2015
 
Jubilé d’argent de l’université Quisqueya
 
Chers amis, chers collègues, chers étudiants,
Distingués invités de la Presse
 
Merci d’avoir accepté de nous accompagner ce matin pour placer le premier jalon des manifestations prévues pendant l’année 2014-2015 en commémoration de notre 25ème anniversaire. 
 
Cette première manifestation sera simple, sans tambours ni trompettes. 
 
Mes propos d’introduction seront suivis d’un bref exposé de Jacques Edouard qui rappellera le contexte de la création de l’université; ensuite, notre secrétaire générale, Darline Alexis, commissaire de la commission de commémoration de notre 25ème anniversaire vous communiquera le programme détaillé des manifestations prévues pendant l’année et auxquelles vous serez invités à participer conjointement avec nous comme communauté universitaire solidaire. 
 
J’ai dit sans tambours ni trompettes, pour une commémoration qui est quand même un jubilé d’argent. J’aurais pu, dans la tradition de l’église catholique, et en se rappelant que Jubilé vient de l’hébreu yobèl qui signifie bélier, évoquer la corne de bélier utilisée comme trompette pour claironner l’annonce de l’année jubilaire. Ou bien, rester chez nous, faire sonner le lambi du rassemblement. 
 
J’ai le sentiment que même en acceptant le principe de l’année jubilaire, il n’y a pas lieu de jubiler. Ni pour nous à l’université. Ni pour Haïti. Ni pour le reste de l’humanité. 
 
Nous sommes dans notre 5ème année de reconstruction. Reconstruction physique et reconstruction immatérielle. 
 
Nous avons certes cru en effectif, diversifié nos programmes et laboratoires de recherche; introduit plusieurs innovations institutionnelles; renforcé nos partenariats avec les entreprises; accru les coopérations internationales mais aussi avec des institutions haïtiennes. Je pourrais même citer quelques exemples récents, notamment: 
 
Le Centre d'entrepreneuriat et d'innovation (CEI) créé en 2011, qui a formé un millier de jeunes universitaires en montage de plans d’affaires, a aidé à formaliser près de 200 entreprises, a apporté une assistance managériale à près de 2000 PME et formé 138 business consultants, 500 entrepreneurs exerçants; 
 
Le Collège doctoral d'Haïti, créé en 2011, en partenariat avec l'Université d'État d'Haïti et l’AUF et qui dans deux ou trois ans mettra sur le marché son premier contingent de docteurs haïtiens; 
 
L’Ecole doctorale “Société et Environnement” (EDSE) (membre fondateur du Collège doctoral et qui grandit avec l’addition de nouveaux jeunes chercheurs et un impressionnant réseau de professeurs étrangers associés); 
 
Le Centre de développement professionnel (ProUniQ) créé en 2013, en partenariat avec la firme allemande IPC. ProUniQ a déjà élaboré 45 modules de formation et délivré plus de 500 certificats à des professionnels en Leadership et Communication, Management, Marketing, ainsi que des formations spécialisés dans divers secteurs tels que tourisme, santé, hôtellerie et restauration; 
 
La Chaire-Louis-Joseph Janvier sur le constitutionnalisme en Haïti créée en 2013. Elle a publié le premier numéro de ses Cahiers en décembre 2014. La Chaire joue un rôle très important de laboratoire d'idées, de think tank pour l'ensemble de la communauté et a déjà produit plusieurs manifestations scientifiques sur les questions liées à la Constitution, la gouvernance du pays et l’organisation des élections; 
 
Le Centre de conservation des biens culturels (CCC) créé en février 2014, en partenariat avec l'Institution Smithsonian, et inauguré en juin 2015. 
 
Je pourrais aussi mentionner deux autres initiatives, encore plus récentes, à l’inauguration desquelles je vous invite déjà pour le 15 décembre prochain: 
 
Il s’agit de l’Institut de formation continue des personnels de l'éducation créé en 2013, et dont la construction a été cofinancée par la Kellogg Foundation, la Fondation Unibank et l'ONG américaine Amurt. 
 
Ou enfin de la nouvelle bibliothèque, à forte composante numérique, dont la construction a été en grande partie assurée par un don de Mme Huguette Mevs. 
 
J’ai parlé plus haut de reconstruction matérielle. Celle-ci s’est faite et se poursuit dans des conditions difficiles pour l’université, car à part les deux subventions mentionnées plus haut, l’effort de financement repose exclusivement sur des emprunts bancaires. Nos étudiants et les parents comprendront pourquoi notre Administration est obligée parfois d’ajuster même de manière modeste les droits de scolarité. Mais malgré les difficultés de cette reconstruction matérielle, là n’est pas le plus grand défi. 
 
J’ai aussi parlé avant de reconstruction immatérielle. Je devrais dire plutôt construction immatérielle continue. 
 
C’est là que j’en viens aux trois défis auxquels nous faisons face et qui sont aussi ceux qui se posent à l’ensemble du système universitaire haïtien. 
 
Premièrement, comment, à partir du jeune bachelier que nous accueillons, spécimen incapable le plus souvent de s’exprimer correctement, à l’oral comme à l’écrit dans aucune des deux langues officielles du pays, inapte à articuler un raisonnement logique cohérent,n’ayant jamais été entraîné à apprendre par lui-même et n’ayant pas été accoutumé à des pratiques de résolution de problèmes, ignorant de la culture et de l’histoire de son pays et n’ayant même jamais été placé en situation pour apprendre à aimer son pays, comment dis-je, à partir de cette espèce qui inonde nos universités, former en quatre ou cinq ans, parfois moins, un citoyen éduqué, compétent, intègre, solidaire et capable de contribuer valablement à la transformation de son milieu?. 
 
Comment affronter un tel défi avec un corps professoral qui, toutes proportions gardées, reproduit à l’université le même pattern d’enseignement dominant dans les niveaux inférieurs, avec des bibliothèques mal équipées, des matériels didactiques réduits aux notes frugales dictées par le professeur, une culture pédagogique qui infantilise l’étudiant et qui ignore les situations didactiques qui pourraient inciter les jeunes à faire l’expérience de la découverte, à apprendre par lui-même, à s’initier à l’exercice de l’argumentation, de la communication (à l’oral comme à l’écrit) et de la résolution de problèmes, à agir dans le respect des règles éthiques, à être évalués en fonction de critères de compétences clairement explicités. 
 
J’ai proposé au début de la session un projet de Feuille de route pour la qualité à chaque doyen, l’invitant à agir de manière consistante et systématique auprès des enseignants-chercheurs en vue d’une action systémique et coordonnée prenant en compte l’ensemble des déterminants de la qualité. 
 
Deuxième défi: lieu de formation professionnelle et des cadres supérieurs dont le pays a besoin pour son développement, l’Université est aussi un espace de création de nouveaux savoirs. Savoirs sur elle-même, sur la société, sur le monde. 
 
Comment créer de vraies capacités de recherche sans politiques publiques et sans financement public de la recherche? 
 
Comment attirer et maintenir dans nos universités les meilleurs enseignants-chercheurs sans une perspective de carrière rassurante pour le métier? Et enfin, comment combler rapidement cet énorme déficit de compétences au niveau du corps professoral haïtien? Comment intéresser l’Etat et l’entreprise haïtienne au financement de la recherche scientifique en Haïti? 
 
L’effort à faire dépend aussi de nous; pour rapidement améliorer la pertinence de nos travaux de recherche et faire la démonstration pour les acteurs concernés (Etat et entreprises) que la recherche scientifique est une valeur ajoutée pour l’innovation technologique, institutionnelle et managériale et plus largement pour la compétitivité nationale. 
 
Troisième défi: notre université dans la société. La question des transformations de la société doit-elle nous intéresser? L’université doit-elle rester neutre face à l’enjeu de développement et au projet légitime de bien être et même de bonheur des Haïtiens? 
 
La misère matérielle est indigne de la condition humaine. Point. Nos formations et nos programmes de recherche et d’extension doivent tendre à accroître notre capacité à créer des richesses, non pas réduire, mais éliminer la misère matérielle. 
 
Mais bien plus grave encore est la misère morale et intellectuelle. Cette forme de la misère est indigne de la condition d’Haïtien, étant donné notre contribution incontestable à l’histoire de l’humanité. 
 
Sommes-nous des révolutionnaires? Non. Ce n’est pas notre chantier de prédilection, comme universitaire. 
 
Mais nous pouvons préparer une révolution bien plus grande et plus radicale, si nous agissons au niveau des idées, au niveau de la connaissance. Là, nous sommes en plein dans notre rôle. 
 
Notre première tâche est alors de travailler à réfuter (au sens d'Aristote) ce qui émerge depuis quelque temps comme les ferments d’un nouvel ordre national et international qui tend à infantiliser Haïti et à le tenir enveloppé dans un cercle fallacieux de projets d’aide au développement qui ne conduisent à aucun développement, de soutien à l’Etat de droit et à la démocratie qui ne soutiennent aucune démocratie ni aucun Etat de droit. 
 
Il nous faut réfuter les paradigmes à la base de ce nouvel ordre national et international naissant. La réfutation est une arme redoutable dans le champ du savoir (préparatoire à l’action) lorsque nous pouvons montrer le recul nécessaire par rapport à nos émotions et nos intérêts personnels. 
 
Voilà les réflexions que je voulais partager avec vous ce matin, en vous invitant à nous souder comme communauté universitaire solidaire et engagée dans l’effort de fondation continue d’une société haïtienne à la hauteur des sacrifices consentis par ceux à qui nous devons aujourd’hui d’être des Noirs libres. Nous sommes sous la menace d’une nouvelle forme d’esclavage plus subtile, plus sophistiquée, plus moderne. 
 
Notre champ de bataille, comme universitaire, est celui de la connaissance, des idées. En ce sens, nous sommes engagés dans une lutte sans fin. 
 
Merci.
 
Jacky LUMARQUE
 
Recteur de l'Université Quisqueya